ROUTE DU ROCK  Eté #34

Jour 4 : Fontaines D.C., Kurt Vile & The Violators, Aldous Harding, Ulrika Spacek, Friko…

Date : 15 aout 2026
Salle : Fort de St Père
Lieu : Bretagne, Saint Malo (35)


Mike S. 

Quatrième journée de Route du Rock, troisième soirée passée dans l’enceinte du Fort de Saint-Père. Et cette fois, le décor est complet. Sold out depuis deux mois, une première dans l’histoire du festival. Douze mille personnes sont attendues derrière les remparts. Une seule raison à cette ruée : Fontaines D.C.

Le groupe irlandais est devenu, en quelques années, l’une des locomotives du rock indépendant européen. Et ceux qui l’ont vu lors de ses deux précédents passages ici — en 2019 puis en 2022 — vont pouvoir mesurer ce soir le chemin parcouru.

Mais il faudra patienter jusqu’à 23h30 pour assister à la démonstration. Avant cela, le Fort va progressivement se remplir au rythme de trois propositions radicalement différentes.

Aldous Harding, seule dans son monde

Première à fouler la scène du Fort : Aldous Harding. La chanteuse néo-zélandaise possède déjà cinq albums à son actif, dont quatre sortis chez 4AD, label mythique qui a notamment accueilli les Cocteau Twins. Un pedigree qui suffit à situer son univers : folk mélancolique, arrangements délicats et une approche de la scène qui ne ressemble à aucune autre. Car Aldous Harding ne vient pas vraiment à la rencontre de son public. Elle semble plutôt venir à la rencontre d’elle-même. Yeux fermés la plupart du temps, gestes lents et presque fantomatiques derrière son micro, la chanteuse paraît évoluer dans un état second. Elle chante, joue de la guitare, se balance légèrement, puis enchaîne les morceaux sans presque jamais adresser un mot à la foule.

Les musiciens qui l’accompagnent ne sont guère plus démonstratifs. Et pourtant, la magie opère. Peut-être même précisément parce que personne ne cherche à la provoquer. Le silence entre les morceaux, l’immobilité des musiciens et cette étrange gestuelle donnent au concert une dimension presque cérémonielle. On pense parfois à Dead Can Dance, autre grande figure de l’histoire de 4AD. Même étrangeté, même capacité à créer un monde parallèle sans avoir besoin de surjouer. 

Pendant ce temps, le Fort continue de se remplir. Douze mille personnes sont attendues, dont les membres de Fontaines DC, remarqués parmi la foule, pour y entendre Aldous Harding…  

Kurt Vile, la folk qui monte en puissance

Quelques morceaux d’Ulrika Spacek, dont l’univers sonore rappelle sur de nombreux plans celui de Radiohead, et il est déjà temps de retourner devant la grande scène. Sans doute à explorer sur disque, confortablement installé. 

Place à Kurt Vile & The Violators. Longue chevelure noire, chemise de bûcheron et allure de type qui pourrait aussi bien être en train de réparer un vieux pick up dans l’Oregon : difficile, au premier regard, d’imaginer que Kurt Vile est devenu l’une des figures les plus respectées de l’americana contemporaine.

Et pourtant. Sa musique puise autant dans le folk américain de Bob Dylan que dans le rock canadien de Neil Young, avec cette capacité à faire progressivement monter la tension sans jamais perdre son apparente décontraction.

Le concert commence tranquillement, guitare folk en main, avant de gagner progressivement en densité. Kurt Vile alterne acoustique et électrique, change les textures et laisse ses morceaux prendre de l’ampleur. Les Violators font le reste.

Dans le public, les réactions sont rapidement plus enthousiastes que prévu. On chante avec lui. On reconnaît les premières notes. Les applaudissements deviennent particulièrement nourris lorsque retentissent « Chance to Bleed », « Pretty Pimpin » ou « Wakin on a Pretty Day ».

Le contraste est assez amusant : Kurt Vile n’a rien d’une rock star traditionnelle. Il semble presque gêné par le statut qu’on lui attribue. Et pourtant, une partie du public est manifestement venue au Fort pour lui.

Ce soir, il joue l’unique date de sa tournée dans le Grand Ouest avant son passage à Rock en Seine quelques jours plus tard. Et il laisse derrière lui un concert solide, chaleureux, progressivement de plus en plus intense.

Fontaines D.C., le changement d’échelle

Impossible, en revanche, d’aller voir Friko. Sur le papier, le groupe faisait pourtant partie des découvertes à surveiller. Mais il faut parfois faire des choix dans un festival. Et ce soir, les douze mille spectateurs sont désormais là. Plus de dix mille se trouvent probablement quelques mètres derrière nous et forment un mur infranchissable !

Alors on attend. Une heure durant, on observe les techniciens monter la scène, installer les amplis, régler les lumières. Un rituel qui permet surtout de constater une chose : Fontaines D.C. a changé de catégorie !

Lors de leur premier passage au Fort, en 2019, les Irlandais jouaient quasiment en ouverture de soirée, vers 19h20. Sept ans plus tard, jour pour jour, ils sont la tête d’affiche d’une soirée, sold out de longue date.

Le changement est spectaculaire. Lorsque les lumières s’éteignent enfin, le Fort explose. Les initiales FDC flottent au-dessus de la scène en lettres lumineuses. Les musiciens prennent place sur les côtés, le batteur en retrait, tandis que Grian Chatten s’installe au centre. Et il ne va pas y rester longtemps.

Le chanteur traverse la scène de part en part, constamment en mouvement, avec cette gestuelle devenue sa marque de fabrique. Par moments, il prend des airs de Madchester, comme s’il cherchait à convoquer les fantômes des Stone Roses, d’Oasis ou des Happy Mondays. La main qui vient régulièrement se glisser dans le dos renforce encore cette impression de frontman britannique échappé d’une autre époque. Il prendra même une guitare folk pour quelques morceaux. 

Mais c’est bien Romance, quatrième album du groupe, qui fournit l’essentiel de la matière de cette soirée. Et il faut reconnaître que Fontaines D.C. dispose désormais d’un sérieux arsenal : « Starburster », « Bug », « It’s Amazing to Be Young » et quelques autres morceaux qui n’ont aucun mal à transformer le Fort en gigantesque caisse de résonance. 

Puis arrive « Roman Holiday », extrait de Skinty Fia. Kurt Vile rejoint alors le groupe avec sa guitare. Un instant presque improbable, qui fait gonfler encore un peu plus un son déjà monumental. Mais le public n’avait pas attendu cette apparition pour être convaincu. Il l’était avant même la première note. À ce stade, il est totalement conquis.

Fontaines D.C. aurait pu s’arrêter là. Mais le groupe fait partie des rares artistes de cette édition à offrir un véritable rappel. Et pas question de quitter la scène précipitamment. Trois derniers morceaux viennent prolonger la fête : « Six Shot Morning », « I Love You » et, évidemment, « Starburster », avec ses paroles scandés plus que chantées. Trois titres pour achever de mettre le Fort à genoux. Les cris montent, les applaudissements couvrent presque la musique. Une véritable vague de liesse accompagne les dernières secondes du concert. 

Après ça, difficile d’enchaîner. Difficile même de revenir immédiatement à la réalité du festival. Fontaines D.C. vient de franchir un cap supplémentaire à Saint-Père. En 2019, ils étaient une découverte. En 2022, une valeur sûre. En 2026, ils sont devenus la locomotive capable de remplir le Fort. Et si le festival voulait une preuve de l’évolution du groupe, il suffisait finalement de regarder la taille de la foule.

Douze mille personnes. Sold out deux mois à l’avance. Le Fort avait rarement été aussi plein. Et probablement rarement aussi bruyant.

Au moment de dresser le bilan de cette édition 2026, les organisateurs pouvaient eux aussi avoir le sourire. Avec plus de 30 000 billets vendus sur l’ensemble du festival, la Route du Rock signe une année historique. Il faut en effet remonter douze ans en arrière pour retrouver un tel niveau de fréquentation. Une belle récompense pour un festival qui continue de défendre une programmation exigeante, parfois déroutante, souvent surprenante, mais qui refuse toujours de céder à la facilité. Et surtout un signal encourageant pour la suite : le public répond encore présent lorsque la curiosité, la découverte et quelques grandes figures capables de remplir le Fort se retrouvent sur une même affiche.

Après quatre journées de concerts, de découvertes, de retrouvailles et de quelques belles claques — Sprints en tête —, il ne reste finalement qu’une chose à souhaiter : que la prochaine édition conserve cette même capacité à nous surprendre.

Rendez-vous en 2027, avec de nouvelles découvertes, quelques noms que l’on espère déjà retrouver et, surtout, cette part d’inattendu qui fait encore tout le sel de la Route du Rock.


Merci aux musiciens, aux techniciens et aux organisateurs de ce festival unique en France !


Fontaines DC