Rencontre avec DIERICK DHZ
Quand on aime le punk, on connaît (et on aime !) Garage Lopez. Mais Dierick-DHZ… Dierick ? DHZ ?

Interview – Partie I sur III

Lieu : Saint-Malo (35)
Date : 25/11/2018


Par Philippe R.

Peut-être étiez-vous dans le public du festival Saint-Malo Rock City à la Nouvelle Vague, en mai dernier. Si oui, vous avez peut-être été marqués, comme beaucoup, par le set d’un combo créé pour l’occasion : GARAGE LOPEZ + DIERICK DHZ. Quand on aime le punk, on connaît (et on aime !) Garage Lopez. Mais Dierick-DHZ… Dierick ? DHZ ? Philippe ne dierick-02-01connaissait ni l’un ni les autres et s’est retrouvé complètement cueilli par l’audace de la set-list (Elvis, Cochran, Stray Cats, ZZ Top, Bowie…), la maîtrise des ré-arrangements et l’interprétation, l’énergie aussi bien dégagée que dépensée par le groupe… et puis, pour clore le set, ce petit moment de pureté absolue quand Dierick se retrouve seul sur scène avec une merveille de Parlor pour interpréter l’une de ses compositions. Scotché, le Philippe. Et donc très enthousiaste à l’idée de le rencontrer plus longuement pour l’écouter parler de sa musique.

Le rendez-vous est fixé un samedi de novembre. Pas de chance, c’est le jour des blocages routiers et Dierick, au guidon de sa Cross Bones noire, risquait fort d’être freiné par les gilets jaunes, rouges de colère. Oui c’est joli et c’est de lui, qui a tout de suite vu l’analogie avec les couleurs de sa mère patrie, la Belgique. Les deux interlocuteurs se calent dans le canapé, dans une ambiance d’autant plus cosy qu’il fait dehors un temps minable à souhait. Heureusement c’est l’heure de l’apéro, toujours réconfortant, même si l’on sait tous que “l’abus d’alcool” etc.. La conversation démarre aussitôt sur le constat dépité d’une sur-sollicitation des plateformes de diffusion musicale qui permettent à chacun de pouvoir être écouté. Mais les chacun sont si nombreux qu’à peine le morceau en ligne, il est déjà poussé par celui du chacun suivant… “Ça va trop vite”, “On passe à côté de pépites”… Puis Philippe chausse ses lunettes sur le générique des Dossiers de l’Écran (véridique), signal incontestable que les choses sérieuses commencent.


NB : Il n’a jamais été question d’une interview calibrée en préparant cet entretien, mais plutôt d’une conversation à bâtons rompus entre deux artistes aux sensibilités communes. L’avantage est que cela permet d’aborder des thèmes aussi différents que le process de création artistique ou la préparation traditionnelle du steack de cheval. C’est donc dans cet esprit que cet entretien est retranscrit ici : le partage d’un petit moment sympathique et passionné. On y va ? C’est parti.



Tu te présentes un peu, par rapport à ton nom de scène, tout ça ?
Pourquoi Dierick ?

Oui… l’inspecteur ? (OK, Philippe est en forme.)
Ben ouais… haha, non. Dierick, c’est une manière de revendiquer mon nom – c’est mon vrai nom – mais dans le sens atavisme. C’est vraiment la filiation par rapport à mon père, mon grand-père, tout ce que ça véhicule, on va en reparler, il y a un projet d’album qui est en cours… et le lien familial est vraiment important, je voulais supprimer le prénom, je trouve que le prénom fait moins partie de l’héritage que le nom… tu vois ?

Je suis d’accord avec ça, moi…
Voilà… il y a un bagage dans le nom qu’il n’y a pas dans le prénom. À une époque je m’appelais Gadjë, l’époque des maisons de disques françaises, une période de ma vie où j’ai fait un peu de variété. Il y a eu des noms de scène, il y a eu Gérald Dierick, mon vrai nom mais avec le prénom, ce qui m’affiliait directement à un réseau de chanteurs francophones / varièt’ française / EMI. Et après, Gadjë, pour échapper justement à mon vrai nom et donner une couleur. A posteriori j’ai trouvé presque superficiel d’ajouter quelque chose qui n’était pas l’expression du fond de ma pensée. C’était dans le registre de l’emballage et presque contractuel… Donc voilà, je suis revenu à quelque chose d’authentique et qui véhicule un bagage : Dierick. Et par rapport à Die Hertz Zone aussi, qui est un projet qui se veut “à long terme”, polymorphe, qui va toucher le théâtre, la danse, l’écriture, plein de choses…

Oui, parce que tu n’es pas que dans la musique…
Non, j’ai écrit aussi une pièce de théâtre, c’est ma 3ème, sur laquelle on rentre en travail de lumière, de mise en scène, là, dans les prochaines semaines. Le texte est écrit, ça s’appelle Desacradanza, c’est un geste de désacralisation dans le vecteur de la danse. Avant j’ai fait une adaptation des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski,… Oui, j’écris un petit peu aussi, oui…

Oui c’est pas mal, hein… Alors moi je t’ai découvert avec Garage Lopez, ça m’a… j’te l’dis hein, ça m’a touché vachement, moi… (Dierick : merci !) Déjà, bon, je ne connaissais pas les Garage Lopez et puis on s’est vus dans les loges, j’ai trouvé qu’il y avait une ambiance extraordinaire… et puis tu m’as fait cette reprise de David Bowie (NDLR : Heroes. Philippe est un grand fan de Bowie), que moi j’ai adorée et que d’autres ont adorée, et je me suis dit, il est gonflé quand même de reprendre une chanson pareille, parce que c’est très casse-gueule, c’est vraiment la chanson-type où t’es sûr de te péter le nez à un moment donné…
J’ai hésité fortement à y aller parce que c’est un monument. Je suis grand fan de Bowie aussi, de ce morceau aussi, et comme je suis un peu perfectionniste je me suis dit, j’y vais, j’y vais pas… Et en fait, dans l’euphorie de ce festival, du partage avec les Lopez… on avait cette scène à faire ensemble et je voulais qu’on la partage avec ce morceau aussi, le porter avec la fraîcheur que véhiculent les Lopez, le punk-rock des années 80 qu’on a traversé… À ce moment-là on se posait pas toutes ces questions ! Trois accords, crac-boum et on y allait, dans n’importe quelles circonstances, et je trouve que, voilà, prendre le risque sur un morceau comme celui-là, comme Kraftwerk aussi (NDLR : Radioactivity)… il ne fallait pas trop le peaufiner, au contraire, laisser cette fraîcheur.

J’ai trouvé que vous aviez été… (mimiques extatiques de Philippe)… et il y a plein de gens qui sont restés scotchés ! En plus, vous l’avez sorti tranquille quoi, t’as l’impression que c’est la bande de potes qui débarque, qui branche son jack et en avant Guingamp ! Vous vous lâchez et il y a le public qui est là… j’ai trouvé qu’il y avait une belle relation aussi avec le public. Et l’ensemble, le côté décalé-déconnant des Lopez, toi avec ton niveau, vous vous apportez des choses mutuellement, et le mélange de ça, ça fait un truc, pouf ! (Dans ce «pouf !», Philippe exprime un sentiment d’éblouissement mêlé d’admiration et de surprise captivées puis, comme encore sonné, boit un coup de rouge et roule une clope.)
C’est une vraie rencontre les Lopez, un vrai coup de coeur… J’ai croisé leur chemin sans les rencontrer vraiment il y a plus de 2 décennies, moi je tournais à l’époque sous le nom de Leather and Wood, on était un power trio, très country rock, beaucoup de slide, et beaucoup de festivals… et le nom des Lopez ça évoquait pour moi toute cette époque des Ramones, UK Subs, les Pistols bien sûr, enfin moi ça m’a renvoyé à mes années de jeunesse ! J’avais un groupe qui s’appelait Les Daltons en Belgique… Et j’ai recroisé le chemin des Lopez par hasard en Bretagne, on a été présentés par une personne interposée et je leur ai proposé de partager cette magnifique proposition qu’on m’a faite de jouer pour Saint-Malo Rock City et voilà… C’était en même temps l’idée de rejouer, parce que j’ai eu une période où j’ai été un peu absent du rapport avec le public… Et j’ai aimé cette espèce de madeleine de Proust, retrouver l’énergie de mes 15, 16, 17 ans, cette électricité,dierick-03comme tu disais il y a deux minutes, crac-boum et en avant Guingamp, on y va, même pas peur, même si c’est pas parfait. C’est dans ce sens-là où je disais tout à l’heure (NDLR : avant de commencer réellement l’interview) que je n’étais pas très content de la reprise de Heroes techniquement. En revanche j’ai adoré l’émotion que ça a véhiculé, la fraîcheur et la manière dont le public l’a reçue. On a senti, ça, que ça marchait bien mais c’était sans filet, on a eu 4, 5 répétitions avec les Lopez, pas plus, pour se mettre d’accord sur le répertoire qui devait être présenté à Saint-Malo… et quand j’ai ré-écouté ce morceau-là en particulier, voilà, c’est mon côté perfectionniste, je me dis tiens, j’aurais préféré tel truc, ou il y a eu un larsen malheureux ou deux, des petits détails qui font que c’est pas parfait. S’attaquer à un monument pareil, voilà, on aimerait bien que ce soit beaucoup “plus”, quoi…

Et donc, tu as été absent de la scène ?
Oui, pendant quelques années, parce que ma vie m’a amené à Genève et à collaborer avec le milieu de la danse néo-classique et contemporaine et j’ai cru, un peu bêtement, que la chanson que je faisais avant, était à ranger dans le registre de l’art “mineur”, tu vois ? J’ai été amené à côtoyer des chorégraphes et à écrire des musiques de ballets, où les formats sont beaucoup plus longs, où ta musique a une 2ème vie, elle ne s’arrête pas au moment où l’album est fini… Tu vois d’autres artistes se l’approprier, des chorégraphes, des danseurs qui font vivre ta musique sur un autre vecteur et je trouvais ça fascinant, plus majeur pour le coup… parce que ça se passait dans des opéras, des endroits magnifiques, dans le monde entier et tu te dis, moi je suis là avec ma chanson qui doit faire 3’50, format radio pour pouvoir marcher et être présent plus de quelques semaines dans les bacs, parce qu’à l’époque c’était comme ça, c’était pas encore le téléchargement… ça m’a éloigné un peu de tout ça. Et puis quelques conflits avec Universal Music… Ça m’a éloigné de la scène, à grands regrets parce que ça me manque au quotidien en fait…


(à suivre)

Plus d’infos : Bandcamp
Chronique : Die Hertz Zone 1
Reportage : Concert avec Garage Lopez @ SMRC

Interview : Philippe Riesco Photos : Philippe Riesco, Dierick  – Rédaction : Cécile A.